Il y a des gestes simples qui traversent les générations sans jamais vraiment se dire, des habitudes un peu bancales, pas très glamour, mais profondément justes. Chez nous, les coquilles en font partie. Tout commence toujours au marché, quand ma mère fait ses courses. Pendant que d’autres demandent si le poisson est bien frais ou d’où viennent les huîtres, elle, elle a une question devenue rituelle : « Vous pourriez me garder les coquilles ? ».
Coquilles Saint-Jacques, coquilles d’huîtres, coquilles de moules… tout y passe. Le poissonnier sourit, les clients rigolent un peu, et elle repart avec ses sacs. Des sacs, encore des sacs, stockés dans le garage. Oui, ça sent fort. Très fort. Le genre d’odeur qui fait lever les yeux au ciel et rire tout le monde en même temps. Mais on s’en fiche. C’est pour la bonne cause. De temps en temps, je passe récupérer le trésor. Je charge la voiture, direction la campagne. Là-bas, ces coquilles qui ont déjà vécu deviennent une ressource précieuse. Je les broie à la maison, avec un vieux broyeur à branches qui ne sert plus qu’à ça. Il a vécu, il grince un peu, il y perd sûrement quelques dents, mais peu importe. Il est désormais officiellement recyclé en broyeur à coquilles. Avant ça, bien avant, quand je ne voulais pas flinguer la machine, je faisais encore plus simple : toutes les coquilles dans un vieux chiffon épais, posées par terre, et je tapais dessus avec une massue. Rustique, efficace, et franchement satisfaisant. Pas besoin d’outils sophistiqués quand on a un peu de jugeote et deux bras.
Une fois réduites en éclats ou en poudre grossière, les coquilles deviennent un apport constant dans mon quotidien. Toute l’année, j’en donne à mes poules. Elles adorent. Elles savent exactement ce que c’est, elles picorent à leur rythme, et leurs coquilles d’œufs sont solides, bien formées, sans carences. Pas besoin de compléments industriels hors de prix, pas besoin de sacs en plastique remplis de calcium importé de je ne sais où. La réponse est là, locale, gratuite, et issue de ce qui aurait fini à la poubelle. Et puis il n’y a pas que les poules. Quand je me balade sur le terrain, j’en jette des poignées un peu partout. Dans le potager, dans les bacs de culture, autour des fruitiers, dans le carré des aromates, dans le carré des simples. Les coquilles broyées structurent le sol, apportent du calcium, favorisent une vie microbienne équilibrée et participent à une fertilité lente, durable, sans forcer la nature. Ce n’est pas un engrais miracle, c’est un geste patient, répété, cohérent. Exactement ce que j’aime. Au début, comme beaucoup, je me suis posé la question des compléments. On lit, on compare, on regarde les prix… et on se rend compte que ça coûte une fortune pour quelque chose qu’on peut obtenir gratuitement à deux rues de chez soi. Il y a des poissonniers dans toutes les villes. Il suffit de demander, d’expliquer ce qu’on en fait, et bien souvent ils sont ravis que ça serve. Et si on n’a pas de broyeur, ce n’est pas un problème. Un marteau, une massette, un vieux tissu solide, et le tour est joué. Pas besoin de compliquer ce qui peut rester simple. Mes poules sont en pleine forme, le sol est vivant, le potager se porte bien, et tout ça grâce à des coquilles qui auraient fini à la benne.
C’est une petite boucle vertueuse, presque invisible, mais qui raconte beaucoup de notre rapport au vivant. Observer, récupérer, transformer, rendre à la terre. Sans dogme, sans marketing, sans surconsommation. Juste du bon sens, hérité, transmis, et ajusté à la réalité d’aujourd’hui. Parfois, les solutions les plus évidentes sont déjà là. Elles sentent un peu fort, elles font rire au marché, elles prennent de la place dans un garage… mais elles nourrissent durablement tout un écosystème. Et ça, franchement, ça vaut bien quelques sacs de coquilles.
Herboristiquement vôtre,
François Roger de Loraille

